Peur de la visibilité

J’ai ressenti l’élan de reposter une Story Letter ici pour donner à toute personne curieuse un aperçu du type de contenu que je partage dans mes newsletters bi-mensuelles. L’écriture de ces Story Letters sont pour moi un espace d’écriture plus intime. La thématique de cette semaine « Oser se rendre visible » semble résonner pour les artistes-entrepreneur.es sensibles et discrets, alors je la partage dans son entièreté. Tu peux t’abonner aux Story Letters en bas de cet article.

Lorsque je travaillais dans le service communication d’une grande entreprise, les réunions de service du lundi matin me filaient le bourdon. Non seulement je les considérais comme une perte de temps (surtout quand elles s’éternisaient), mais j’ai toujours détesté « rendre des comptes » ! (Finalement, j’étais déjà faite pour devenir ma propre boss !)

Autour d’une table avec un café bien chaud et des viennoiseries miniatures, chaque membre de l’équipe partageait les avancées sur les projets dont elles avaient la charge. Quand mon tour arrivait, ce qui sortait de ma bouche se résumait à peu près à ceci :
« C’est en bonne voie. »

Tout ce que je voulais, c’était faire mon taf tranquille, dans l’ombre, sans que personne ne vienne m’enquiquiner, et basta !

Un jour, ma boss, la directrice de communication, m’a dit :

« Carole, vous ne savez pas faire votre promo ! »

A mi-chemin entre éclair de lucidité et sortilège, cette phrase m’a longtemps poursuivie.

Lorsque je me suis lancée en tant qu’entrepreneure, j’ai retrouvé cette même résistance à me mettre en avant, à parler avec confiance de mes progressions et à être fière de mes accomplissements auprès de mes clients. J’étais surtout contente pour eux, mais en ce qui me concerne, je faisais ce pour quoi j’étais payée, et ça s’arrêtait là.

La peur de se rendre visible visible, de s’exposer, d’oser partager ma vision du monde et mes prises de position sur mon domaine d’expertise ou sur des sujets qui me touchent ou m’inspirent, a longtemps été un frein, au déploiement de mon business bien sûr, mais surtout à mon développement personnel en tant qu’entrepreneure et créative.

J’avais peur de paraître prétentieuse si je me mettais en lumière, et je m’étais persuadée que je n’avais rien à dire, que je n’avais pas beaucoup d’idées de contenus, et celles que j’avais, eh bien, d’autres en avaient sûrement parler, et bien mieux que je ne pouvais le faire.

Pire, quand je voyais ce qu’écrivaient les autres correctrices dans leur blog pour asseoir leur expertise et offrir du contenu intéressant pour leur audience, un élan de rébellion et de dédain surgissait férocement (« Nan, mais ça ne m’intéresse pas d’écrire sur ça ! »). Bon, en même temps, écrire un article de blog sur le bon usage du point-virgule, franchement, ça ne me faisait pas trop kiffer !

En tant que personne sensible et discrète, mon fantasme absolu était que mes futurs clients me trouvent sur internet grâce à mon site web, me croient sur parole quant à mes super talents avec l’appui de témoignages, et m’engagent avec confiance ou en suivant leurs intuitions ! Dit autrement, j’attendais patiemment dans un coin qu’ils fassent un pas vers moi, sans que je n’aie à faire un pas vers eux.

Mais ça, ce n’est pas du business, ça relève du conte de fées ! Ou de mémoires de vieille guérisseuse qu’on savait trouver au fin fond de la forêt parce que tout le village s’était passé le mot !

Lorsque je suis devenue coach littéraire,  fin 2019, les choses se sont un peu déliées.

Je dis « un peu », parce que je m’autorisais désormais à parler de sujets qui me passionnaient (le storytelling, le développement personnel, l’entrepreneuriat), mais écrire dans un objectif de se rendre visible est quand même venu me chercher émotionnellement, et pas qu’un peu !

Alors, il a fallu observer ça, et y réinjecter de l’amour pour que cela ne vienne plus définitivement entraver ce besoin d’expression personnelle et de connexion avec ma communauté.

La peur de se rendre visible ne vient que d’un seul endroit : la peur de l’inconnu, c’est-à-dire expérimenter le monde de manière différente.

Lorsqu’on s’autorise à être vu.e, on permet aux autres de nous voir sous un nouvel éclairage et d’interagir avec nous sur une nouvelle base de compréhension mutuelle. De nouvelles informations sont échangées et de nouvelles expériences sont vécues.

Tu me diras, eh bien, ça a l’air plutôt positif. Et ça l’est, mais cela implique de bousculer nos habitudes, notre zone de confort et les croyances que nous avons sur nous et les autres.

En ce qui me concerne, cette peur s’est cristallisée autour de trois questions.

1. « Est-ce que je vais être jugé(e) ? »

Cette peur-là, je pense qu’on se la trimballe depuis l’enfance ou l’adolescence, mais en tant qu’artiste ou entrepreneur(e), elle peut devenir assez omniprésente, obsédante et handicapante.

La réponse à cette question est : Oui, absolument ! On sera jugés !

La deuxième réponse est que, honnêtement, on n’en saura quasiment jamais rien.

On sait tous à quel point on se juge tout le temps les uns les autres – dans la rue, dans les magasins, au resto, dans les transports, etc. Ce jugement reste très souvent silencieux et dans la tête.

Parfois, il peut être dit à voix haute. Par exemple, je ne repasse pas mes vêtements, alors quand ma mère me voit et me dit que ce que je porte ressemble à une chiffiasse, est-ce un jugement ? Oui. Est-ce que cela m’émeut ? Nullement !

Donc, si on s’en fout de ce que peuvent penser ou dire les gens quand on est dans la rue ou en famille, eh bien faisons pareil quand il s’agit de mettre en avant nos créations.

La troisième réponse est que : oui, une personne pourra émettre un jugement sur ce que tu fais, par exemple, à travers un commentaire négatif sur les réseaux sociaux, mais très souvent, ce qu’on juge chez l’autre, c’est quelque chose qu’on ne veut pas voir chez soi ou on le voit mais on ne l’accepte pas.

Quand j’ai observé et compris ça, je me suis dit : « Très bien, ma perspective sur le monde et sur certains sujets peut activer chez l’autre une part de lui/d’elle qui est encore en souffrance ou dans le non-amour. Ce qui était inconscient devient conscient. Mission accomplie ! Well done ! »

La quatrième réponse est que personne en vérité ne te scrutera aussi finement que tu le crains. Tout le monde est occupé et plus ou moins centré sur soi et ses problématiques de vie. Et très probablement, personne ne viendra te juger sur les choses sur lesquelles tu as peur d’être jugé(e).

Quand j’ai compris ça, je me suis détendue ! Par contre, c’est venu poser une autre question : « Est-ce qu’en devenant visible, en faisant entendre ma voix, est-ce que cela va me révéler des parts de moi-même sur lesquelles je me juge encore ? »

Hum… beaucoup moins confortable comme question, hein ? Et la réponse est oui !

Se rendre visible, c’est donc aussi s’offrir l’opportunité, le cadeau même, je dirais, d’aller voir s’il y a encore des espaces en soi qui ont besoin de notre attention.

2. « Vais-je pouvoir gérer la demande ? « 

 

Je crois que pendant pas mal d’années d’entrepreneuriat, j’associais la visibilité comme chemin vers le succès, et cette perspective générait une peur liée à la façon de gérer une forte demande. Derrière cette peur du succès, il y avait la peur de l’épuisement et de crouler sous le travail.

Cette peur-là n’était pas irrationnelle, mais elle mettait au jour un désir d’avoir un rythme différent de celui de 9h-18h, 5 jours sur 7, ainsi qu’un manque certain d’organisation et d’écoute de mon corps et mes besoins.

Cette peur a disparu en étant au clair avec moi-même sur le nombre d’heures que je voulais dédier à mon business, en me faisant accompagner sur ces sujets de non-écoute de soi et en adoptant des pratiques quotidiennes pour prendre soin de mon équilibre personnel et professionnel, notamment le plan saisonnier à trois mois, que je transmets dans mon accompagnement de groupe Le Châlet.

Derrière la peur de gérer une forte demande, il y avait aussi la peur d’avoir à dire non ou mettre sur liste d’attente. Celle-ci était bien ancrée, car elle prenait racine dans l’enfance : la peur d’avoir à déplaire et perdre l’amour de l’autre. Cela est venu titiller mon archétype du « People Pleaser » (celui qui veut plaire aux gens).

Le People Pleaser est gentil, agréable, serviable, dit oui à tout et à tout le monde. Sur le papier, ça a l’air top. En vérité, cela ne l’est pas.

C’est un mécanisme de survie et d’adaptation pour éviter toute situation conflictuelle et qui empêche l’individu de s’affirmer, d’exprimer sa vérité personnelle, de poser des limites saines avec son entourage dans le respect de soi et des autres, et de déployer ses vrais potentiels.

Et c’était un peu l’histoire de ma vie perso et pro ! Le People Pleaser en moi a laissé entrer dans mon champ d’expérience quelques personnes toxiques, manipulatrices, profiteuses de mon temps, de ma générosité, de ma gentillesse naturelle, de mon énergie, de mes talents aussi.

Dans le monde des archétypes, le People Pleaser attire le Vampire, et lui dit : « Tiens, vas-y, voici mon cou ! Fais-toi plaisir ! C’est open bar ! ». Ou comment prendre un aller simple vers le burn-out, l’épuisement émotionnel/psychique ou l’amertume après avoir réalisé qu’on était encore tombés dans le panneau !

Fort heureusement, un archétype, ça se désactive !!

J’ai désactivé le People Pleaser en cessant d’observer le monde avec des lunettes d’enfant pour affronter ma peur de décevoir les gens (les adultes ne sont pas en sucre et peuvent se remettre d’un non !), en me reconnectant à mon corps et mes émotions pour écouter et honorer ma voix intérieure, et en rebâtissant l’amour et l’estime de moi-même.

Cela a sûrement été le plus long travail de développement personnel de ces dix dernières années, mais ça valait le coup !

    3. « Est-ce que je me sens capable d’assumer une position de leader ou d’expert(e) sur mon segment du marché ? Et si je change de direction, est-ce que ma communauté va me suivre ? »

     

    Là, on est à un autre niveau du jeu de l’entrepreneuriat : assumer et prendre la pleine responsabilité de son leadership et de sa destinée !

    Qu’est-ce que j’entends par leadership ? La capacité d’assumer son message, son approche, sa philosophie sur la meilleure manière d’amener un.e client.e à un niveau supérieur de conscience/de maîtrise de son art/de mieux-être/de transformation/de réalisation de soi ou ses rêves.

    Autrement dit, ce que tu fais, comment tu le fais, et pourquoi tu le fais comme ça.

    En marketing, on appelle ça un point de vue. On parle aussi de positionnement, de parti pris. C’est d’ailleurs sur ça que je travaille le plus avec mes client(e)s, qu’iels soient auteur(e)s ou entrepreneur(e)s.

    Avoir de la clarté sur ton point de vue est essentiel et très puissant.

    D’abord, tu élimines de fait toute concurrence, parce que tu y insuffles ce que tu es et tout ce que tu as expérimenté sur le chemin. Personne n’est comme toi, n’a vécu la même chose que toi, ni ne porte le même regard sur le monde. Clarifier ton point de vue, c’est clarifier ce qui te rend unique.

    Ensuite, tu permets aux autres de te sélectionner ou non en conscience.

    Quand j’ai annoncé à ma communauté que j’arrêtais la correction pour devenir coach en écriture, certains m’ont répondu : « Ce n’est pas mon besoin, mais bonne continuation. ». Et ils se sont désabonnés. D’autres, et c’est toujours bienheureux, sont restés et continuent à me suivre, parce qu’ils ont compris ma démarche et que ce vers quoi je tends est aussi au service de leur réussite, mais différemment.

    Quand je parle de sujets et que je prends position dans mes newsletters ou sur mon blog, certaines personnes diront « ce n’est pas pour moi. » ou « cela ne m’intéresse pas ». Elles se désabonneront de ma liste ou passeront leur chemin après une visite sur mon site web.

    Tout ça, c’est okay, c’est même une excellente chose : cela crée de l’espace pour que de nouvelles personnes, qui résonnent davantage avec mon point de vue, intègre ma communauté.

    C’est bien pour ça que se rendre visible est une action marketing. Le marketing, c’est l’art d’asseoir son territoire émotionnel et artistique, et de proposer ses talents en lien avec des besoins qu’on a captés consciemment ou inconsciemment du marché, et voir qui résonne et vient à notre rencontre. C’est un système de filtre, du magnétisme à l’état pur.

    Ne pas se rendre visible, ne pas assumer son point de vue, une certaine vision de son métier, c’est se dé-selectionner soi-même avant que les autres ne le fassent. C’est s’abandonner avant d’être abandonné(e) par l’autre. C’est aussi laisser la porte ouverte à des personnes qui ne sont pas faites pour soi, et inversement !

    Ne pas se rendre visible, par peur d’être enfermé(e) dans un certain rôle ou dans une certaine expertise, qui peuvent être amenés à évoluer à l’avenir, ou par peur d’être taxé(e) d’inconstance, c’est refuser d’accepter là où on en est sur le chemin et qu’une entreprise, comme un humain, est un organisme vivant qui a ses propres cycles de croissance et d’évolution.

    Tu vois où est-ce que cette thématique de « oser se rendre visible » nous emmène ?

    Cela vient nous chercher sur nos plus anciennes blessures, sur nos plus profondes angoisses. Quelques exemples supplémentaires de questions et de peurs. Observe si cela fait sens pour toi :

    « Est-ce que devenir une personne visible, donc publique, va radicalement bouleverser la quiétude de ma vie ? » révèle souvent un fantasme de « rock star », mais en vérité, très peu de personnes arrivent à ce niveau de célébrité. Devenir connu.e dans ton domaine, même très connu.e, ne va pas t’empêcher de vivre une vie calme et sereine.

    « Si j’ai du succès avec cette création, comment pourrai-je réitérer cet accomplissement ? » révèle aussi la peur de décevoir une audience, et de perdre son adhésion, ainsi que la responsabilité de maintenir une certaine excellence dans ce qu’on fait. C’est le langage de l’archétype du/de la Perfectionniste.

    « Est-ce que le regard de mon entourage va changer si j’ai du succès ? Cela va-t-il susciter des jalousies ? » révèle la peur de perdre l’amour des siens et d’être exclu.e de la tribu. Ici, c’est directement l’archétype de l’Enfant qui s’exprime. C’est un archétype de survie et d’adaptation. « Je dépends de ma tribu pour ma survie physique, émotionnelle, psychique, sociale. Si j’en suis exclu.e, je meurs. » C’est un mouvement de l’Ego, bien sûr, qui repose probablement plus sur des blessures de négligence ou d’abandon, ou d’anciennes dynamiques relationnelles conflictuelles, que sur une réalité tangible de l’instant présent.

    La vérité qui m’est apparue lorsque j’ai regardé en profondeur ce sujet, est que succomber à la peur de se rendre visible, c’est manquer l’opportunité d’alchimiser une bonne fois pour toutes ces vieilles blessures qui viennent nous entraver vers un chemin de vie plus joyeux, plus authentique, plus aligné à notre véritable soi et nos pleins potentiels.

    C’est se refuser de grandir et de naviguer dans sa vie, libéré.e de sa peur du jugement et du regard des autres.

    C’est dire à son Soi le plus profond : « Je n’ai pas confiance en toi pour être capable de gérer cette situation inconfortable, de la processer pour en tirer tous les enseignements. »

    Quand on y pense, c’est extrêmement violent et blessant comme supposition.

    Et si te rendre visible, c’était l’appel de ton Soi le plus profond, à lui faire davantage confiance ?

    Moi, en tout cas, j’ai décidé de lui faire confiance !

    La discussion est ouverte sur Terre d’Artistes : « Qu’est-ce que « se rendre visible » évoque pour toi ? Sur quels terrains la thématique de la visibilité vient-elle te chercher ? » Viens-nous partager ce que tu retires de mon partage.

    Crédits photo : Andrey Svistunov / Unsplash

    Oser se rendre visible

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    Les Story Letters sont des lettres mensuelles pour te partager ce qu’il se passe dans ma vie d’entrepreneure créative et dans ce que j’expérimente avec les auteur(e)s, les artistes et les entrepreneur(e)s que je côtoie ou accompagne. C’est un mélange de coaching, de partages d’expérience et de prises de conscience, toujours avec l’intention de t’apporter une perspective nouvelle sur l’art de vivre une vie créative joyeuse et jouissive.