Travailler l'arc de ses personnages

Récemment, j’ai révisé tout mon business model et mes offres. C’est toujours une invitation à une grande écoute intérieure, à faire de la place aux désirs, à l’intuition, sans que le mental n’y vienne mettre (trop) son grain de sel.

Lorsqu’on est entrepreneur.e, ce n’est pas un outil, un produit ni une méthode que vient chercher un client, c’est une transformation. Il/elle arrive avec un besoin ou une problématique et aspire à un changement ou un résultat.

C’est d’autant plus vrai dans les métiers de l’accompagnement. Et l’écueil chez les accompagnants est souvent de mettre davantage en avant leurs outils (coaching, reiki, tarot, massages, hypnose, fleurs de Bach, Access Bars, etc.), plutôt que le voyage de transformation qu’ils/elles proposent à leur audience idéale.

J’étais donc en plein dans cette réflexion, et pour poser cette vision, je me suis appuyée sur les enseignements d’un coach en marketing éthique canadien que j’aime beaucoup, Tad Hargrave, qui pose les 7 éléments d’un business de cette façon :

1) Le bateau (= le ou les outils) : mon expertise technique

2) Le capitaine (= moi) : mon énergie, ma vibration, ma personnalité

3) Le voyage de la rive A à la rive B (= pertinence) : est-ce que le chemin que je propose est le bon pour permettre à mon/ma client(e) idéal(e) de faire le pont entre les deux rives ?

La rive A : avec quoi mes client.es arrivent quand iels prennent la décision de se faire coacher/accompagner ? Quels désirs les animent ? Quelles difficultés rencontres-iels ? Qu’est-ce qui les empêchent de faire de ces désirs une réalité ? Que cherchent-iels résoudre ?

La rive B : à quoi iels aspirent ? A quels résultats ? Qu’est-ce qu’iels veulent changer concrètement dans leur vie ?

Le pont : le cadre de l’accompagnement et les étapes du parcours

4) La carte (= mon point de vue) : Le regard je pose sur les difficultés de mes client.es. Pourquoi ont-iels ces challenges ? Et pourquoi iels n’arrivent pas à les dépasser ? Qu’est-ce qu’iels ont déjà mis en place et qui n’a pas marché ?

5) Le Soleil (= mon Big Why) : pourquoi je fais ce que je fais. Qu’est-ce qui m’anime, moi ?

6) Rive C (= la nouvelle idée) : le résultat auquel mes client.es se s’attendaient pas / Bénéfices secondaires à l’accompagnement

7) Mon message (=big why + point de vue + rive C) : ce pour quoi je suis connue et qui me différentie des autres coaches littéraires.

Et pendant que je faisais ce travail de réflexion sur rive A, rive B et le voyage entre les deux, et parce que c’est assez naturel chez moi de faire des ponts entre les disciplines, ça m’a fait tilt :

Mais c’est exactement la structure d’une histoire !

Et c’est mon invitation pour toi aujourd’hui : Et si tu devenais le/la coach de ton protagoniste principal ?

Si tu fais partie de ces auteures qui sont fâchées avec la structuration et la planification et qui préfèrent travailler davantage sur les personnages que sur l’intrigue, ce qui est le cas de beaucoup de mes client.es, c’est une bonne porte d’entrée pour poser ou reposer quelques éléments fondateurs de ton idée originale.

C’est une façon atypique d’aborder l’écriture. Je ne dis pas que c’est la meilleure, ni la plus efficace, ni celle qui peut te correspondre. C’est juste une proposition médiane entre « avoir le contrôle sur tout » – au risque de passer à côté de pépites et de se retrouver avec une histoire un peu rigide et des personnages qui manquent d’authenticité – et « partir dans tous les sens » – ce qui donnerait une histoire qui manque de logique interne et des personnages qui nous racontent leur life sans contexte ni direction (et crois-moi, j’ai déjà lu des manuscrits comme ça !)

Alors, partons à l’aventure !

1. La rive A de ton protagoniste

Avec quoi ton protagoniste arrive sur la page 1 de ton roman ? A quel niveau d’insatisfaction est-il/elle dans sa vie ? Quel est son désir secret ?

Un petit travail d’archéologie d’intérieure – qu’on appelle la backstory – est nécessaire pour comprendre les différents événements qui l’ont amené.e à la page 1 de ton roman.

Imagine avoir avec lui/elle une séance diagnostic ! Pose-lui des questions d’introspection. Tu peux faire ça mentalement ou par écriture intuitive en posant une question et en écoutant la réponse.

2. La rive B de ton protagoniste

Qu’est-ce que ton protagoniste cherche à obtenir (en fiction, on nomme cela l’objet du désir) ? Avec quoi il/elle voudrait repartir à la fin du roman ?

Pose-lui cette question comme une coach. Demande-lui d’être spécifique. « Je veux être heureux.se en couple », ce n’est pas une bonne réponse. « Je cherche un partenaire qui m’aime et m’accepte comme je suis, et avec lequel je peux avoir des conversations riches, honnêtes et authentiques », ça, c’est déjà plus concret ! Et surtout, tu peux déjà déceler dans la réponse des besoins non conscientisés.

Demande-lui aussi pourquoi. Quels sont les enjeux s’il/elle réussit ? Et s’il/elle échoue à obtenir ce résultat ? Quelles sont les conséquences directes dans sa vie ?

3. Ton point de vue d’experte (= la carte)

La plupart des auteur.es que je coache s’appuie très largement sur un vécu personnel ou une expérience émotionnelle de la vie similaire à leur protagoniste. Cela peut être aussi ce que tu as observé du monde.

Quel est ton regard sur le niveau d’insatisfaction de ton protagoniste ? Si tu as puisé dans une expérience personnelle pour la transformer en fiction, quel regard tu portes sur cette ancienne version de toi-même ? Qu’est-ce qui te manquait à l’époque pour atteindre ce désir/cet objectif ? Quelle prise de conscience t’a permis de te transformer ?

Pourquoi penses-tu que ton protagoniste n’arrive pas à concrétiser son désir ? Est-ce que c’est ce dont il/elle a vraiment besoin ? As-tu repéré en tant que coach que ce protagoniste porte en lui un mensonge sur le monde, la vie, la nature humaine, lui/elle-même qui l’empêche justement de remplir son objectif ? Est-ce que ce mensonge s’appuie sur une blessure émotionnelle ? Est-ce que cette blessure est vue, consciente ?

Si non, comment vas-tu t’y prendre pour la rendre consciente pour ton protagoniste ? Si oui, comment vas-tu t’y prendre pour amener ton protagoniste à regarder et transmuter cette blessure une bonne fois pour toutes.

4. Le voyage de transformation

Pour se transformer, ton protagoniste a besoin de laisser derrière lui/elle tout ce qui l’entrave dans la poursuite de ses objectifs. Reprends ton point de vue d’expert sur la blessure et le mensonge, et brainstorme des idées de scènes, comme autant de petits cailloux sur le chemin, qui vont progressivement le faire passer d’une rive à l’autre.

5. Le cadre du « coaching » (le bâteau):

Quels choix créatifs en termes de genre, worldbuilding, casting de personnages secondaires peux-tu faire pour favoriser cette transformation ?

Quelques recommandations :

> La rive A et la rive B est à définir selon la perspective de tes personnages, pas la tienne, d’où l’importance de te mettre à leur disposition et de les écouter. Dit autrement, je t’invite à ne pas prendre le contrôle de leurs désirs ni de ce à quoi ils aspirent.

> Comme tu sais ce qui les entravent, tu vas faire en sorte de les challenger suffisamment (grâce à ton intrigue) pour rendre conscient ce mensonge et cette blessure émotionnelle.

> Aborde l’écriture d’un roman en laissant le libre-arbitre et la libre-volonté à tes personnages. Laisse-les décider s’ils veulent guérir de cette blessure et se transformer et grandir en tant qu’individu (arc positif) ou refuser cette opportunité de croissance et maintenir le mensonge en place (arc négatif).

> C’est toi qui poses le cadre et les étapes du pont qui relie la rive A à la rive B. Pas tes personnages. Là-dessus, sois ferme ! Ne te laisse pas mener par le bout du nez !

Le cadre, c’est le genre et le worldbuilding : toutes contraintes créatives et environnementales d’ordre géographique, social, culturel, économique, au sein desquelles tes personnages évoluent. La transformation est à faire à l’intérieur de ce cadre. C’est un peu « les règles du jeu » que tu imposes à tes personnages.

Les étapes du pont, ce sont les différents événements de l’intrigue. Là aussi, c’est toi le/la boss ! Là où tu peux lâcher le contrôle, c’est de voir comment tes personnages réagissent émotionnellement à ces événements, quelles décisions ils prennent suite à ces réactions, et voir s’ils changent de trajectoire.

Quelques exemples pour t’aider dans cette mécanique d’esprit

Evidemment, c’est plus facile pour moi de le faire avec des histoires déjà écrites, mais c’est pour te montrer comment tu peux brainstormer.

Harry Potter à l’école des sorciers

Rive A : Harry est un garçon de 11 ans, un peu gauche, orphelin de naissance. Il vit avec son oncle et sa tante qui le détestent et un cousin qui le prend pour un punching ball. Quand il a des émotions fortes, des trucs bizarres se passent qu’il ne peut pas expliquer. Il souffre de solitude et de manque d’amour et d’affection.

Rive B : Harry rêverait de vivre au sein d’un foyer bienveillant et heureux, et de trouver sa place au sein du monde. Il aimerait compter pour quelqu’un et avoir des amis.

Le point de vue de l’expert : La rive B semble complètement inaccessible pour Harry. Ses parents ont péri dans un accident de voiture (ce qu’il croit), comment pourrait-il vivre au sein d’une famille heureuse ? Comme la rive B semble irréelle, il ne peut pas non plus envisager le pont entre les deux. Deux blessures émotionnelles le font souffrir : la blessure d’abandon (parents) et d’injustice/rejet (oncle & tante). Son mensonge : « Je ne suis pas digne d’être aimé » + « Aimer, c’est prendre un risque de perdre la personne chère. »

Le voyage de transformation : Cet enfant n’est pas accompagné dans un rite de passage de l’enfance à l’adolescence. En tant que coach, je proposerais à Harry de travailler l’estime de lui-même, de guérir son enfant intérieur et l’accompagner à devenir un jeune homme bon et courageux, même avec des circonstances de départ peu favorables.

Le cadre du « coaching » : Rite de passage. Roman d’apprentissage. Immersion complète dans un pensionnat isolé du monde moderne. L’initier à l’esprit tribal (révélation de sa véritable nature + les 4 maisons de Poudlard), aux codes moraux qui régissent la « tribu » à laquelle il appartient (usage de la magie + système de points au mérite à Poudlard) ; déploiement des potentiels (savoir-faire et savoir-être) grâce à des enseignements spécifiques et des challenges de vie ciblés.

Objectifs du coaching : Guérir la blessure d’abandon et de rejet en intégrant sa « vraie » famille d’appartenance et développant des liens d’amitiés très forts ; guérir la blessure d’injustice en développant son code moral interne et en combattant – par des choix conscients – tout antagoniste qui cherche la division, la domination et la négation de l’individu (Dolores Ombrage, Lucius Malfoy, Voldemort)

 

Le journal de Bridget Jones

La rive A : Bridget est une jeune trentenaire qui essaie de cocher tous les cases : la silhouette parfaite, le mec qui va bien, le super job. Et elle bataille avec les trois : elle fait constamment du yoyo avec son poids, est abonnée aux hommes peu disponibles émotionnellement et s’ennuie dans un job qu’elle ne comprend pas vraiment.

La rive B : Bridget voudrait faire la paix avec son corps, vivre une relation saine avec un homme et s’épanouir dans un job qui mettrait en valeur ses potentiels.

Le point de vue de l’expert : Ce qui empêche Bridget d’accéder à la rive B, c’est le désamour de soi et une allégeance aux diktats de la société (ou ceux de sa mère, ce qui revient parfois à dire la même chose !). Je décèle chez Bridget une blessure d’humiliation, notamment par rapport au corps (nue petite dans la piscine du jardin des Darcy, ce que rappelle souvent sa mère lorsqu’elle est chez les Darcy). Ce qui est parfois symptomatique des personnes qui bataillent avec leur poids et/ou s’abonnent à des relations sans lendemain par peur d’une intimité trop profonde. Cette blessure est réactivée par la remarque de Marc Darcy au réveillon du Nouvel An et par la trahison de Daniel Cleaver.

Le voyage de transformation : En tant que coach, je proposerais à Bridget de regarder de plus près sa relation avec sa mère (absence de limites saines, violation de son intimité et de son libre arbitre, humiliante) et son père (effacé, impuissant mais profondément aimant). A qui est-elle loyale en se sabotant constamment ? A qui rend-elle service ? Je la ferai aussi travailler sur son rapport au corps, à la nourriture émotionnelle. Je la challengerais aussi à définir sa propre version du succès.

Le cadre du « coaching » : Romance & comédie. Reprendre les codes d’Orgueil & Préjugés de Jane Austen (Daniel Cleaver : George Wickham / Marc Darcy : Mr Darcy). Proposer une relation qui lui donne l’illusion de réussite : Daniel Cleaver, son boss. Beau gosse, beau parleur, humour taquin, prestige par l’aisance financière. Lui faire remarquer qu’elle est encore tombée dans le même schéma répétitif malgré ses bonnes résolutions du début d’année par une trahison et humiliation (« Tu m’avais dit qu’elle était mince. » Mots de Lara, l’amante). Lui proposer une alternative avec Marc Darcy, qui correspond moins à ses critères : pompeux, discret, taciturne. Ses qualités cachées : honnête, droit, authentique. Ce qui révèle une bonne estime de soi-même. Se servir de Marc Darcy (« Je t’apprécie telle que tu es ») pour amener Bridget à s’aimer elle-même d’abord avant de chercher l’amour des autres. Changement professionnel : Choix de l’audiovisuel et journalisme comme illusion de prestige et de réussite (ressort comique) et la mettre dans des situations humiliantes (atterrissage dans un champ avec des porcs + caserne de pompier). Lui faire prendre conscience que la peur du ridicule, et donc de l’humiliation, est également un frein à la joie et la légèreté, qui sont des qualités présentes naturellement chez elle.

Objectif du coaching : changement de mindset sur elle-même, rebâtir l’amour d’elle-même et s’accepter enfin. Reconnaître ses qualités et accepter ses défauts comme symbole de son unicité.

 

Que penses-tu de cette approche ? Viens-nous en parler au prochain Story Café qui aura lieu le 5 mai de 10h00 à 11h30 (sur Zoom).

Crédit photos : Ivana Kajina / Unsplash

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Les Story Letters sont des lettres mensuelles pour te partager ce qu’il se passe dans ma vie d’entrepreneure créative et dans ce que j’expérimente avec les auteur(e)s, les artistes et les entrepreneur(e)s que je côtoie ou accompagne. C’est un mélange de coaching, de partages d’expérience et de prises de conscience, toujours avec l’intention de t’apporter une perspective nouvelle sur l’art de vivre une vie créative joyeuse et jouissive.