Créer un conflit en fiction

Le manque de conflit dans une histoire est sûrement l’élément narratif qui plombe un manuscrit. Pourtant, le conflit est à une histoire, ce qu’est le sang au corps : son énergie vitale.

Le rôle d’une histoire est justement de faire passer le Héros par des épreuves, alors si tu es trop sympa avec ton protagoniste en lui faisant passer les obstacles un peu trop facilement, eh bien, tu n’as pas vraiment une histoire, juste un tas de trucs qui se passent.

Alors, aujourd’hui, j’ai envie d’aborder avec toi ce sujet et d’ouvrir l’espace pour que tu questionnes ta relation au conflit et si elle impacte ton écriture.

1. La nature du conflit

Je crois que j’ai reçu ma plus grande leçon de storytelling quand mon ex-mari au moment de notre séparation m’a lancé : « Je m’emmerde avec toi. On ne se dispute jamais. »

J’étais jeune (25 ans), timide, introvertie, sensible, avec une capacité de répartie nulle, et mon animal totem était la tortue. Quand l’intensité émotionnelle d’une conversation un peu musclée devenait trop forte, je rentrais dans ma carapace, et ensuite, cours toujours pour me faire sortir un mot !

Je détestais le conflit ! J’appréhendais toute dispute qui, pour moi, était synonyme de séparation, donc perte de l’amour de l’autre. Un mécanisme sûrement hérité de l’enfance où nous apprenons à ne pas nous rebeller, ni à hausser le ton, ni à dire nos quatre vérités, sous peine de se retrouver puni ou avec une fessée. La plus grande peur d’un enfant étant de perdre l’amour de ses parents, ce mécanisme de survie et d’adaptation a vite fait de perdurer à l’âge adulte.

Depuis, j’ai fait du chemin. J’ai travaillé sur ces mécanismes et ai appris qu’on pouvait dire ce qu’on avait sur le cœur au travers d’une communication claire et (suffisamment) sereine, et surtout, que cela ne remettait pas en cause l’affection/amour qu’on pouvait porter à quelqu’un.

Et puis, dès fois, un mot de travers, une phrase humiliante, des yeux en l’air, un sourire narquois au bord des lèvres, un silence lourd de sens, suffisent à déclencher une tempête interne parce que cela vient appuyer sur le bouton d’un mécanisme issue d’une blessure encore non observée, donc non consciente, ou consciente mais dont la décision de s’en affranchir n’est pas encore prise.

Personne n’est à l’aise avec le conflit. Nous sommes des êtres profondément sociaux. La survie sociale a tout autant été nécessaire à notre évolution que la survie physique. Selon une étude réalisée par IRM en 2011, par la National Academy of Sciences of the United States of America, un rejet social intense active les mêmes zones du cerveau qu’une douleur physique. Dit plus simplement, le conflit, ça fait mal !

Et pour cause, le cerveau n’aime pas les changements d’état et recherche par tous les moyens le bien-être physique, émotionnelle et psychique. Il aime par-dessus tout être en confiance et serein au sein de son environnement connu. C’est ainsi que changer de lieu de vie, changer de carrière, changer de partenaire, changer de marque de produit, changer de prestataires (médecin, kiné, dentiste, coiffeur…) vient perturber le cerveau.

Pourtant, notre évolution a été possible parce que nous sommes aussi des êtres profondément curieux, aventuriers, pionniers ; nous aimons explorer notre environnement et dépasser nos limites. Dit autrement, la prise de risques fait aussi partie de notre mécanisme naturel.

2. Le rôle du conflit en fiction

La raison d’être d’une histoire est justement de nous permettre d’expérimenter ce conflit, mais dans le confort de notre canapé ou d’une salle de cinéma. Le conflit est l’énergie vitale d’une histoire. Sans conflit, une histoire n’existe pas.

Au travers d’un personnage fictionnel ou basé sur une personnalité publique, un lecteur ou un spectateur va pouvoir vivre des situations physiquement, émotionnellement et psychologiquement challengeantes, mais sans se mettre réellement en danger.

Les dernières recherches en neurosciences montrent que le cerveau d’un lecteur ou d’un spectateur n’est absolument pas passif lorsqu’il lit un roman ou regarde un film, bien au contraire. Les zones activées du cerveau sont exactement les mêmes que s’il vivait l’expérience, mais le cerveau sait faire la différence entre la réalité et la fiction.

Donc, aucune souffrance pour lui ! Et l’expérience émotionnelle et sensorielle vécue au travers de cette histoire se rangera bien sagement dans sa base de données mémorielles.

Ainsi, il n’est pas étonnant que le storytelling soit l’outil le plus puissant, le plus ancien et le plus nécessaire à l’évolution de l’Homme.

A quoi sert le conflit dans une histoire ?

Le conflit est une astuce narrative caractérisée par une lutte entre deux forces opposées. Son rôle est de favoriser une tension narrative constante, ce qui se traduit par le maintien de la curiosité d’une audience, donc de son engagement. Il ne doit pas être confondu avec le suspense qui est l’anticipation de quelque chose que l’on sait arriver. Ainsi, un conflit fort n’est pas forcément une suite d’obstacles ou des scènes à fort suspense.

Le conflit sert surtout à tester les motivations, les valeurs et les faiblesses de ton protagoniste principal. Il est généré par un frottement entre les motivations de ton protagoniste (nourries par ses besoins et ses désirs) et les enjeux pour y arriver.

L’enjeu, c’est quoi ? C’est ce que ton protagoniste a à gagner et/ou perdre pour atteindre ses objectifs. Et souvent, pour qu’un Héros se transforme profondément de l’intérieur, il/elle doit souvent perdre ou renoncer à quelque chose : une croyance, une valeur personnelle, une part de sa personnalité, un statut social, une relation amoureuse, etc.

Par exemple, Clarice Sterling, dans Le Silence des Agneaux, perd son innocence et sa naïveté, ce dont elle a besoin pour grimper dans les échelons du FBI.

Hercule Poirot, dans Le Crime de l’Orient-Express, doit renoncer à son code moral et son allégeance à la justice, et laisser filer les meurtriers.

Hermione Granger, dans Harry Potter et les reliques de la mort, doit renoncer à ses parents pour les protéger (en pratiquant un sortilège qui efface la mémoire) et s’engager dans le combat contre Voldemort.

Plus les motivations de ton protagoniste et les enjeux auxquels il/elle doit faire face sont clairs pour ton audience, plus tu favorises son empathie et sa compassion.

Tu as donc tout intérêt à créer un conflit fort pour deux raisons :

  1. Cela te donne une direction: En posant le conflit dès ta phase d’accroche et en le clôturant dans la phase de résolution, tu donnes à ton histoire une direction, un mouvement et une intention. Sans cette direction, ton histoire s’éparpille dans tous les sens et n’est pas cadrée (début, milieu, fin).
  2. Cela t’aide dans le développement de tes personnages: Quand un personnage est confronté à une force opposée, ses actions, ses réactions émotionnelles aux situations et ses prises de décision en disent beaucoup sur lui/elle. Le conflit permet donc de bien caractériser tes personnages et de les révéler à ton audience. Cela en fait des personnages irrésistibles, multi-dimensionnels, authentiques, et donc très attachants pour une audience.

3. Questionne ta relation au conflit

Le manque de conflit est très préjudiciable dans un manuscrit/scénario. Il peut se traduire par un Héros/une Héroïne qui résout les problèmes trop facilement, des obstacles qui ne le/la challengent pas vraiment à activer des ressources intérieures pour amorcer une transformation profonde.

Or, nous avons vu plus haut qu’une histoire permet à ton audience de faire l’expérience de tout ce qu’elle cherche à éviter, à rationaliser, à affronter ou à s’empêcher d’accomplir dans sa réalité parce qu’elle est pétrie de peurs, de croyances ou d’idées reçues.

Au travers de l’avatar que tu vas créer (= ton protagoniste ou toi-même si tu es le sujet de l’histoire), ton audience veut savoir ce qu’il lui coûterait émotionnellement, et quels seraient les sentiments et les sensations qu’il éprouverait, si lui ou une personne de son entourage se retrouverait dans la même situation dans la « vraie » vie.

Puisque le conflit provoque une certaine souffrance, lorsque nous traversons une épreuve ou sommes confrontés à un challenge, nous souhaitons une résolution rapide du problème à traiter.

En storytelling, c’est l’inverse ! Plus le conflit dure et se complexifie, meilleure sera la résolution de ton histoire, et donc la récompense pour ton audience.

Ton rôle en tant qu’auteur.e n’est absolument pas de rendre la vie de ton protagoniste facile. Bien au contraire !

Ton protagoniste étant un humain comme les autres, s’il pouvait atteindre son objectif sans rien changer dans ses habitudes ou ses comportements, ça l’arrangerait !

Ton job, c’est donc de lui scier les pattes pour qu’il quitte sa rive A (son monde connu, sécurisant), puis entreprenne son chemin de transformation (traverser la rivière) pour enfin poser le pied sur la rive B (son nouveau paradigme).  

Si tu sens que ton histoire manque de conflit, l’invitation pour toi est de te poser les bonnes questions :

1. Quelle est ta relation personnelle au conflit ? Est-ce qu’elle se répercute dans ton écriture ? Est-ce que ton Héros est une partie consciente ou inconsciente de toi et tu cherches à lui rendre la vie facile ? Est-ce qu’intérieurement, ça te soulage de voir que ton protagoniste traverse les épreuves avec une facilité déconcertante ?

2. Est-ce que tu ne sais pas comment générer du conflit au sein de ton histoire ? Manques-tu de connaissance dans les différents types de conflit ou comment rendre ton conflit plus puissant ?

Ces deux questions invitent à des explorations différentes, mais elles sont importantes. La qualité de ton écriture et la puissance narrative et émotionnelle de ton histoire en dépendent.

Crédit photo : Khashayar Kouchpeydeh / Unsplash.

Créer un conflit en fiction

Laisse-moi t’envoyer des lettres…

Les Story Letters sont des lettres mensuelles pour te partager ce qu’il se passe dans ma vie d’entrepreneure créative et dans ce que j’expérimente avec les auteur(e)s, les artistes et les entrepreneur(e)s que je côtoie ou accompagne. C’est un mélange de coaching, de partages d’expérience et de prises de conscience, toujours avec l’intention de t’apporter une perspective nouvelle sur l’art de vivre une vie créative joyeuse et jouissive.